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Le sommeil connecté

Écrit par Aïssatou BALDÉ on 7 septembre 2017. Posted in Dossiers spéciaux

Un marché dynamique

Le manque de sommeil est problématique. Il est souvent accompagné d’irritabilité et de manque de productivité au travail. Depuis 4 ans, l’internet des objets s’est emparé de ce marché, et propose des objets connectés pour accompagner les utilisateurs lorsqu’ils dorment. Si les consommateurs croulent sous les propositions, il est souvent difficile de faire la différence entre les produits qui proposent un réel service et les simples gadgets. Zoom sur ce marché, les stratégies mises en place par les revendeurs et les fabricants, et l’accueil des consommateurs sur ce marché auquel un succès sans précédent avait été prédit.

Par Aïssatou Baldé

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20170907 sommeil2.0-iglesiasJérôme Iglesias,
Président de la Commission Économique et Industrielle,
et Trésorier de l’association France eHealth.

Les troubles du sommeil sont, depuis quel­ques années, considérés comme un réel pro­blème de santé publique. Les pharmaciens s’alarment de l’augmentation des ordonnances d’hypnotiques. En cause, la conjoncture économique actuelle, qui pèse sur le sommeil des Français et du reste du monde. Les consommateurs sont également beaucoup plus demandeurs de solutions pour surveiller leur santé et se remettre en forme. Dans ce domaine, le marché de l’internet des objets est en plein essor.Les wearables, autrement dit, les objets que l’on porte, feront partie intégrante de l’avenir de la médecine puisque, selon Grand View Research, un cabinet de recherche américain, le secteur mondial de la santé devrait investir 410 milliards de dollars dans les dispositifs IoT, les logiciels et les services, en 2022. De plus, le cabinet Mercom Capital Group a comptabilisé, pour la e-santé et le big data, 1,4 milliard de dollars investi par 318 groupes, pour 146 transactions, en début d’année 2016. Des chiffres de bon augure pour ce nouveau marché, qui semble être prometteur. Concernant le sommeil connecté précisément, il est difficile d’avoir des chiffres concrets. Ce marché semble être une niche peu fructueuse. Pourtant, dans ce domaine, les solutions affluent du monde entier. Les fabricants imaginent des solutions qui se veulent performantes, bien souvent originales, pour améliorer le sommeil des consommateurs.

20170907 sommeil2.0-courbeUn marché prospère, mais complexe

En 2016, lors de la dernière édition du CES de Las Vegas, la rencontre annuelle de l’innovation technologique, 190 start-ups étaient françaises. Elles représentaient à elles seules, 30 % de l’effectif total. La France était la deuxième délégation la plus représentée, juste derrière les États-Unis. Les différents acteurs de la e-santé s’accordent à dire que les capacités de la France dans ce secteur sont très importantes. Pourtant, les start-ups françaises peinent à percer le plafond de verre du financement. Dans l’hexagone, ce qui pose problème, c’est la levée de fonds. Les États-Unis et la Chine ont des capacités d’investissement plus importantes, ce qui leur permet d’arriver plus rapidement sur le marché. Pourtant, le fonds national d’amorçage de la BPI France est doté de 600 millions d’euros. Ce montant vient s’ajouter aux 340 millions d’euros dédiés, depuis janvier 2016, à l’innovation pour santé. Une recette qui a engendré tout de même 25 levées de fonds, avec une capacité de financement totale de plus d’un milliard d’euros, grâce à l’apport de contributeurs privés. Un beau montant, certes, à l’échelle du pays, mais qui reste dix fois moins important que la Chine. Jérôme Iglesias, Président de la Commission Économique et Industrielle, et Trésorier de l’association France eHealth, s’est exprimé auprès de nos confrères de La Tribune : « Aux États-Unis, les levées de fonds peuvent se faire en cinq mois, en Chine cela est possible parfois en une semaine. Alors que certaines start-ups françaises peuvent mourir parce que les fonds n’ont pas été levés à temps, même si elles ont déjà des commandes. En France, il faut neuf à douze mois pour lever des fonds. La phase d’amorçage est assurée de justesse grâce à des organismes financeurs comme la BPI France », ajoute-t-il.


20170907 sommeil2.0-mathieuClotilde Mathieu,
Directrice de la communication, Holi.

Il est pourtant difficile de mesurer l’importance des start-ups françaises sur le marché global. Elles seraient, toujours selon Jérôme Iglesias, dans les 5 premières du classement mondial. « En matière de santé, les start-ups françaises ont une grande capacité à innover, grâce à l’excellence des acteurs académiques, de bonnes formations. Elles sont même au coude à coude avec les États-Unis. Les nombreux ingénieurs français, débauchés par des sociétés américaines et britanniques, sont la preuve de la qualité de la formation au service de l’innovation », affirme-t-il. Autre problème : les Français ne sont pas assez familiers de ces produits connectés. D’une manière générale, la population française est moins encline à recevoir des produits innovants, déplore Iglésias. « Beaucoup de start-ups d’e-santé se créent d’abord outre-Atlantique, sur le marché américain, car, là, les usages se sont démocratisés sur les nouvelles technologies. » Cela dessert les projets français à l’étranger. « Lorsque nous tapons à la porte des États-Unis et de l’Allemagne, ils sont dans le doute. Ils se demandent si cela prendrait sur le marché français ».

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Clément Mouly,
Chargé webmarketing & digital, Grand Litier.

Des solutions innovantes pour la e-santé

Aujourd’hui, il existe un florilège d’objets con­nec­tés sur le marché. Beaucoup sont conçus pour ré­pondre à un problème, d’autres proposent d’améliorer le quotidien. Pour le sommeil, les fabricants jouent la carte du bien-être, mais également de la santé. Bien dormir est un enjeu de santé publique, puisque le manque de sommeil a des conséquences sur l’organisme. Partant de ce constat, les fabricants développent des solutions pour améliorer le sommeil. La bague connectée Thim, par exemple, qui lutte contre les insomnies et aide son utilisateur à s’endormir. Le concept a été développé par Leon Lack, un professeur universitaire, qui a trouvé une méthode pour trouver rapidement le sommeil. Selon lui, pour arriver à s’endormir, il faut s’entraîner. C’est ce qu’il appelle le Re-sleep training. La bague, placée sur l’index, est conçue pour détecter la première minute de l’endormissement et réveiller l’utilisateur toutes les trois minutes. À force de pratique, l’usager ne devrait plus rencontrer de difficultés pour s’endormir. Une méthode qui semble être très désagréable.
La problématique des ronflements est également largement reprise par l’IoF. Pour lutter contre cette mauvaise habitude, il existe sur le marché un nombre incalculable de solutions. Holi commercialise des objets connectés pour accompagner les particuliers. L’équipe est composée de scientifiques, de développeurs et de designers, qui travaillent ensemble depuis 4 ans. Depuis, elle a développé 4 objets connectés pour le sommeil. Parmi eux, Sleep Sensor, qui permet de traquer le sommeil. Il s’agit d’un capteur, petit comme une pièce de 2 €, à installer sur le pyjama. Il détecte les mouvements, les ronflements et autres comportements à l’origine des mauvaises nuits. D’après Clotilde Mathieu, Directrice de la communication chez Holi, « Environ 80 % des problèmes de sommeil sont dus à un mauvais comportement durant la nuit ». Sleep Companion, autre produit de la marque Holi, est une ampoule qui émet une lumière bleue, réputée pour faciliter la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil, et susciter le réveil. C’est une manière de montrer que « la technologie n’est pas opposée au sommeil », déclare Clothilde Mathieu. Les solutions proposées par l’entreprise sont développées dans un laboratoire de sommeil, et les résultats sont scientifiquement prouvés. « Notre but n’est pas de nous substituer à un suivi médical, mais de le faciliter et de l’accompagner en fournissant des données ». Selon un sondage de l’Ifop réalisé en janvier 2016, 11 % des français ont au moins un objet de santé connecté. L’étude révèle aussi que 30 % des répondants ont l’intention de s’équiper en montre, traqueur et autres objets connectés, liés à la santé. Le sommeil connecté est un marché en croissance, qui se porte bien.

20170907 sommeil2.0-serraCaroline Serra,
Responsable de marché, Advansa.

La question est de savoir si les consommateurs sont prêts à troquer leurs matelas, oreillers et couettes habituels, souvent payés cher, pour un gadget qui ne répond pas forcément à leurs caractéristiques de confort. En réponse à ce dilemme, Advansa présentera en octobre son premier oreiller connecté : le iX-21 SmartPillow. Un oreiller connecté qui analyse le sommeil et qui est doté d’une alarme intelligente. L’oreiller va calculer les cycles de sommeil et d’autres informations, pendant la nuit. À partir d’une semaine de recueil de données, il prodiguera des conseils pour améliorer la qualité du sommeil. L’oreiller a été développé en étroite collaboration avec le Céréves (Centre d’Études et de Recherche d’Évaluation de la Vigilance et du Sommeil). Le textile connecté a été élaboré avec Cityzen Sciences, l’entreprise française experte du textile connecté, qui équipe le Spationaute, Thomas Pesquet. Il est en flocons de fibre, une matière ni trop souple, ni trop dure, ergonomique et ajustable. « Il nous fallait un oreiller ni trop rembourré, ni pas assez, pour ne pas empêcher la transmission des données, tout en étant moelleux et confortable », explique Caroline Serra, Responsable de marché chez Advansa. Autre plus, le cousin est entièrement lavable. « Nous fêtons cette année nos 50 ans, notre vocation est, depuis toujours, de fournir des solutions au travers des fibres. Avec le sommeil connecté, nous souhaitons fournir des solutions de notre siècle », ajoute la Responsable de marché.

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Claude Céard,
Directeur marketing Europe, Icon.

Un investissement rentable pour les entreprises

Malgré les estimations, revues à la baisse pour ce marché, et les échecs de certains produits, les entreprises continuent d’investir. Elles semblent flairer des capacités. Ainsi, Apple nous confirme le rachat de Beddit, une jeune start-up créée en 2006, à Helsinki. C’est en lançant une campagne de financement participatif, en 2013, que l’entreprise a fait connaître le Sleep Monitoring. Ce capteur, qui se glisse entre le matelas et le drap-housse, collecte les données sur le sommeil, la température de la pièce et le taux d’humidité. Grâce à cette campagne, Beddit avait récolté plus de 500 000 $, pour un objectif fixé à 80 000 $. La start-up s’est donc par la suite installée dans la Silicon Valley. Elle est aujourd’hui la propriété d’Apple qui, d’après un classement de Strategy Analytics est le premier vendeur au monde d’objets connectés à porter sur soi, devant Xiaomi et Fitbit.
Les enseignes se sont, à juste titre, emparées de ce marché. C’est le cas de Grand Litier, chez qui nous avons rencontré Clément Mouly, en charge du dossier Objets connectés. Le professionnel de la literie propose 3 produits : Suit Companion, Hug One, et Dodow. Les produits se situent dans trois gammes de prix, afin de correspondre aux différents paniers-clients. Ils ont été choisis car ils enregistraient les meilleurs résultats de ventes sur les autres sites, mais aussi pour leur diversité, puisqu’ils accompagnent l’utilisateur dans les différentes phases de son sommeil. Suit Companion d’Holi, l’ampoule pour un réveil en douceur, Hug One, les capteurs de Sevenhugs qui donnent des conseils personnalisés pour améliorer la qualité du sommeil, et Dodow, pour les personnes qui ont du mal à trouver le sommeil. Commercialiser des objets connectés a rajeuni l’image de la marque et c’est, pour Clément, le point positif majeur de cet investissement. « Vendre des produits connectés est intéressant en termes de discours. Pour les vendeurs, c’est un plus, qui valorise notre image de marque, considérée comme étant moderne et innovante ». Pour autant, les résultats d’activité sur ce marché sont mitigés, et qualifiés de « peu intéressants » par Clément Mouly. Ce faible engouement s’explique par de diverses façons.

« Le panier moyen  de nos clients est déjà élevé, ils ne sont souvent pas prêts à l’augmenter », explique-t-il. Grand Litier a trouvé un moyen de tirer parti des nouveaux produits : ils servent à susciter l’achat. « Par exemple, si le client se déplace en magasin, avec un diagnostic réalisé sur le site internet, et qu’il achète les articles proposés, l’objet connecté lui est offert ». L’intégration de ses objets a permis d’innover, et de créer une nouvelle dynamique pour la literie. L’objet connecté devient alors un outil de communication. « Les campagnes de communication ponctuelles, pour Noël ou encore la fête des Mères, sont devenues plus intéressantes. Avant, les enseignes comme les nôtres avaient du mal à proposer des cadeaux innovants et intéressants lors de ces évènements », raconte Clément. Les magasins qui étaient désireux de les commercialiser ont bénéficié d’un accompagnement complet « il leur a été transmis un argumentaire de vente, et ils ont été mis en contact avec les fabricants pour une formation, à l’utilisation et à la vente de ces produits ». Nous pouvons alors parler de succès en demi-teinte puisque l’ajout d’objets connectés n’a pas eu d’impact d’un point de vue économique, mais plutôt en termes de valorisation d’image, ils ont apporté une véritable plus-value. La marque prévoit donc de proposer de nouveaux produits dans l’avenir. Le marché du sommeil attire de nombreux fabricants, comme Icon, la marque spécialiste des objets connectés liés au sport, qui proposera bientôt un matelas connecté capable d’analyser la qualité du sommeil. Pour la marque, l’objectif est de compléter l’offre d’accompagnement du client. Claude Céard, Directeur Marketing Europe chez Icon, décrit le projet comme « un vrai concept, comprenant un système de coaching, pour mieux suivre la qualité du sommeil ». Icon est un groupe américain, spécialisé dans le fitness à domicile. Il accompagne les clients dans leurs activités physiques dédiées au bien-être., « Le sommeil s’est imposé comme l’élément manquant pour une offre complète pour nos sportifs », explique Claude Céard. Il souhaite que leurs clients prennent conscience que « le bien-être global passe par une activité physique, un équilibre nutritionnel et, enfin, une bonne phase de récupération, et donc de sommeil ».
Ils proposeront, dès janvier 2018, un matelas équipé de capteurs et connecteurs Icon Traqueur, pour analyser les pulsations cardiaques et la respiration. Pour fournir un suivi qualitatif, chaque matin, une note d’évaluation sur la qualité du sommeil sera attribuée. La particularité de Icon est que les conseils sportifs prodigués par le coach en ligne prendront en compte la note obtenue. « C’est une pratique courante chez les sportifs de haut niveau, qui prennent leurs pulsations tous les jours avant de commencer un entraînement ».

Les limites du concept et les craintes des consommateurs

Bien que le marché semble florissant et les consom­mateurs prêts à tenter l’aventure, la santé est un sujet sensible, et lorsqu’elle est associée à l’internet des objets, la question de la fiabilité se pose. Ces appareils de mesure sont rarement certifiés par des professionnels de santé. Cela explique, en partie, les réticences des Français à y investir entre 100 et 300 euros. En médecine, l’analyse clinique du sommeil la plus répandue est la polysomnographie (PSG). Cet examen décèle l’apnée du sommeil, à l’aide d’une douzaine d’électrodes installées sur la tête, le visage, la poitrine et les jambes. Ces détecteurs récoltent des informations sur le rythme respiratoire, le débit aérien, le CO2 expiré, la saturation sanguine en oxygène, la fréquence cardiaque, l’activité cérébrale, les mouvements du dormeur et le ronflement, pour établir un diagnostic. Tout un attirail à côté duquel les wearables ressemblent à des jouets pour enfants. De plus, il n’existe aujourd’hui aucune étude scientifique qui peut confirmer la fiabilité des objets connectés. Sur le marché, les appareils promettent d’analyser la qualité du sommeil, mais en réalité cette information est difficilement vérifiable. Les appareils peuvent par contre statuer sur sa quantité. Dans le corps médical, les professionnels s’accordent à dire que les applications et les détecteurs peuvent donner une vague idée du type de sommeil. Ils saluent l’arrivée de l’IoF, qui a poussé les consommateurs à s’intéresser à la qualité de leur sommeil. Mais ce n’est pas tout, la question du suivi est également primordiale. Une fois que l’application aura estimé que l’utilisateur dort mal, ou pas assez, il faut lui proposer un accompagnement de qualité et donc un suivi médical. Rares sont les entreprises qui le font. Autre problème, avec l’avènement de la santé numérique, la question de la collecte des données est récurrente. Déjà, en 2014, le co-fondateur de Withings, Cédric Hutchings, admettait que son appareil relevait les données de ses utilisateurs afin de les partager avec des universités américaines. Il avait tenté de rassurer en expliquant que les informations étaient transmises de manières totalement anonymes.

Le marché du sommeil connecté a de belles années devant lui. Sur ce marché, la France fait partie des leaders. Pour qu’elle reste compétitive, les financements des start-ups doivent gagner en rapidité, car le besoin est là ! Les solutions innovantes attirent les consommateurs, de plus en plus soucieux de leur bien-être. Pour autant, face aux réticences que le domaine de la santé suscite, les entreprises qui souhaitent se lancer dans l’aventure doivent s’associer à des professionnels de la santé, afin de rassurer le client, et lui fournir un accompagnement médical auquel les wearables ne peuvent se substituer.