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Designers’Days 2015

Écrit par Valérie CLEMENT on 12 juin 2015. Posted in Idées & matières 2015

Anticiper pour mieux créer

Pour fêter ses quinze ans d’existence, D’Days, le festival du design qui s’est tenu du 1er au 7 juin 2015, a choisi comme thème l’expérience. Un savoir-faire hérité du passé, mais résolument tourné vers l’avenir avec la montée en puissance du numérique.

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Le Flash Design Store réunit la production d’une soixantaine de designers au sein d’un appartement privé.


« D’Days, c’est la capacité à mettre la ville en mouvement, ce sont des acteurs investis et focalisés, le temps d’une semaine, qui proposent leur vision du design comme vecteur de développement économique, culturel et social, explique René-Jacques Mayer, Président de D’Days. C’est, enfin, un creuset d’échanges, de réseaux, de découverte et de pensée ». La notion d’expérience, choisie comme thématique 2015, est fondamentale dans le design d’aujourd’hui. Le designer intervient dès la conception d’un objet. Ce qui l’amène à réfléchir au départ aux besoins de l’usager. Le design se vit au quotidien d’où l’intérêt de le montrer en situation. C’est le choix de Laurence Brugière et Alice Gotheil, les deux créatrices du Flash Design Store, qui ont ou­vert au public les portes d’un appartement meublé par leur soin, le Flash Design Home. « Un intérieur idéal où le visiteur est accueilli de façon privilégiée », explique Laurence Brugière.

Les créations...

Du sens au design

Né avec l’industrie, le design apporte un supplément d’âme aux objets qui ne se contentent plus d’être simplement fonctionnels. Des projets menés par des designers fonctionnent comme des « expériences » de laboratoire. Ils suscitent de l’émotion en construisant un rapport sensible entre les humains et le monde inanimé. Certains designers font désormais intervenir les cinq sens. De nouvelles sensations tactiles, sonores ou odorantes vont naître. Un nouveau design multi-sensoriel, qui crée une subtile relation entre le meuble ou l’objet et l’utilisateur, se fait jour. Chez Boffi, un bain de vapeur enveloppe les objets de brume, cette mise en scène ayant été réalisée par le collectif Krux Amsterdam. Le musée des Arts Décoratifs a choisi de mettre en avant trois exemples de design multi-sensoriel. L’exposition Surfaces Sonores de Pierre Charrié montre des prototypes réalisés avec des matériaux (des électro-aimants notamment) capables de diffuser du son sans haut-parleur et de faire résonner une surface à la manière d’un instrument de musique. Lauréate du Concours Eyes on Talents/D’Days 2015 sur le thème de l’Expérience, Teresa Van Dongen a réalisé un plancher lumineux inspiré de la lumière naturelle produite par le plancton. Enfin, les artistes Fien Muller et Hannes Van Severen signent une collection de meubles et d’objets qui s’écartent des règles conventionnelles. Leurs produits associent plusieurs fonctions, meuble et éclairage par exemple, comme leur bureau doté d’un pied, en forme de lampadaire, qui éclaire le plateau. Poétiques et imprévus, ces objets sont générateurs d’émotions.

20150612 ddays-fillesQuelles sont les tendances actuelles du design au niveau des matières, des formes et des couleurs ?
Les tendances principales sont le bois et le marbre et plus généralement les matériaux bruts. Il y a un certain engouement pour les formes des années 50 revisitées. Lorsqu’il y a des couleurs, elles sont vives, voire fluo, à l’image des meubles et objets d’Elsa Randé qui utilise des fils scoubidous de diverses couleurs.

Sur quels critères sélectionnez-vous les designers dont vous allez faire la promotion ?
Il faut que les objets nous plaisent à toutes les deux. Nos goûts personnels sont en réalité assez différents, mais nous arrivons à un juste équilibre, à des choix cohérents et cela nous permet sûrement d’éviter des petits écarts d’un côté comme de l’autre !

Pour la diffusion des objets vous misez sur la création d’événements éphémères, quel en est l’intérêt ?
La création d’évènements éphémères nous permet de conserver souplesse et liberté. Nous organisons deux rendez-vous annuels : le Flash Design Store, une boutique éphémère ouverte au mois de décembre depuis trois ans et le Flash Design Home, notre première exposition, qui a réuni 60 jeunes designers dans un loft de 250 m2 dans le Marais. Les objets sélectionnés sont en situation comme dans un véritable appartement privé et tout est à vendre. Alors que la boutique éphémère met l’accent sur des petits objets, le format de l’exposition nous permet d’exposer des pièces de mobilier de plus grande envergure et d’offrir un vrai écrin à l’ensemble des objets sélectionnés. La plupart des objets que nous choisissons pour le Store et le Home sont auto édités. Les designers financent eux-mêmes leur production. Notre rôle est d’être une plateforme de diffusion. Nous permettons ainsi aux designers de faire connaître leur travail et de vendre leurs objets. Nous avons très récemment créé un site internet(1) et une e-shop pour des achats en ligne.

(1) www.flashdesignstore.com

Réédition des valeurs sûres

L’expérience, c’est un savoir-faire durable. Toujours appréciés, certains objets cultes continuent d’être fabriqués ou sont réédités. « Les éditeurs ont tendance à se recentrer sur des meubles à succès, des classiques toujours au goût du jour, car la crise économique n’est pas finie, constate Christian Ghion, designer. Knoll International célèbre le centenaire d’Harry Bertoia, qui a conçu en 1952 la célèbre chaise Bertoia, en fils d’acier chromé, toujours fabriquée. L’occasion de découvrir un artiste éclectique aux multiples talents (designer, sculpteur…), à travers une rétrospective de son œuvre. Véritable objet vintage et toujours produite, la lampe PH de l’architecte danois Poul Henningsen, surnommé au Danemark PH, fête ses 90 ans. » Le designer Ora-Ito a créé pour Cassina une scénographie en hommage au cinquantième anniversaire de la disparition de Le Corbusier et à l’occasion des 50 ans de la « Collection LC » dessinée par Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand et édité par Cassina en 1964. Il met en scène deux symboles primordiaux du travail de l’architecte réalisés en bois : la Main ouverte (l’échange et la passation de la connaissance) et le Modulor (un système de mesure des proportions). Quant aux matériaux nobles, ils restent toujours des valeurs sûres. Spécialiste du cuir, Poltrona Frau présentait une installation originale et grandiose : un tunnel réalisé avec des lanières de cuir et suspendu au plafond qui parcourait tout le show-room.

Secret du fait main

L’expérience, c’est aussi un savoir-faire industriel et artisanal unique, acquis par la pratique. Le mercredi 3 juin, Ligne Roset avait installé l’atelier éphémère « Togo to do » dans son magasin de Réaumur. Le tapissier, José Charro confectionnait, en direct, chaque heure, un nouveau siège Togo. « Ce fauteuil, créé par Michel Ducaroy en 1973, n’a pas changé depuis quarante-deux ans, constate José Charro, tapissier depuis trente-quatre ans chez Ligne Roset. Huit pièces distinctes de mousse et trois mousses de densités différentes sont utilisées. Le fait main est indispensable pour arriver notamment à créer les boudins qui caractérisent le Togo. Ce modèle phare est indémodable ». Plus de 1 280 000 Togo ont déjà été vendus. La création contemporaine se nourrit des expériences passées. A Saint-Ouen, Habitat 1964 expose ses meubles iconiques. Le parcours Futur Antérieur, dans le secteur des Puces, montrait qu’il existe toujours un lien entre l’objet ancien et d’exception et le design. Des objets naissent aussi du rapprochement entre artisans (ébéniste, fondeur, marbrier, verrier) et designers, un projet appelé Péri’Fabrique, initié par la Fondation Bettencourt-Shueller et exposé au musée des Arts Décoratifs. Chez Silvera Poliform, les visiteurs comparent l’ancien dressing Io conçu par Paola Piva en 1989, tout en bois et cuir fait main, au système d’armoires minimaliste et évolutif, Senzafine de Rodolfo Dordoni, en verre et bois.

Des objets revisités

Les designers s’inspirent du passé, mais utilisent les techniques et les savoir-faire actuels. Dans la gamme Fifty-fifty de Rochebobois, qui fait référence aux années 50, créatives et joyeuses, « la modernité se niche dans le détail de la conception, le confort et les finitions ». Chez Silvera, la chaise Da Tian Di de Shang Xia, inspirée du patrimoine chinois, est également tournée vers le futur, car elle est fabriquée en fibre de carbone. L'expérience se situe alors dans l'alliance de la technique et du savoir-faire pour aboutir à un design actuel. Des meubles ayant une fonction utilitaire sont aussi transformés par le design. Stéphanie Langard a ainsi réinventé la traditionnelle chaise des arbitres de tennis. La designer s’est inspirée de la forme et des cordages d’une raquette de tennis. Sa chaise d’arbitre, présentée dans le Flash Design Home, se distingue aussi par sa grande taille (2,39 m au total pour une assise à 1,80 m), ses couleurs acidulées, ses courbes aériennes. La fabrication de haute facture a été confiée aux ateliers Manchinox, un métallier d’art.

Le végétal pousse

La nature a toujours sa place dans l’ameublement et la décoration. Le végétal entre dans les appartements et participe au bien-être des citadins. Chez B & B Italia Paris – Silvera, Alexis Tricoire voit la nature comme un cocon douillet en forme de hutte recouverte de végétaux et reliée à l’extérieur par une sorte de cordon ombilical. Reposant sur une pelouse, « Green line », qui abrite un canapé Outdoor B& B Italia, est conçu en fibres de polyéthylène mêlées à des plantes odorantes. Ici tous les sens sont sollicités : sons de la nature, odeur des plantes, vision d’une nature hybride… De son côté, le designer Sacha Lakic a imaginé, pour Rochebobois, Pollen, une bibliothèque avec un fond et six étagères maintenus par une résille hexagonale en acier évoquant la ruche. « J’ai conçu cette bibliothèque comme une série d’étagères simplement suspendues par une fine résille de métal : un réseau d’alvéoles hexagonales presque abstrait qui se propage en façade ». Sacha Lakic est aussi le créateur du fauteuil Aircell, lisse dehors, capitonné dedans, qui évoque un bouton de fleur. Côté ergonomique, ce fauteuil pivotant, qui est réalisé en structure de métal, mousses haute résolution et ouate, est doté d’une mémoire de forme.

Un nouvel éclairage

Les luminaires intéressent de plus en plus de designers depuis la mise sur le marché des LED qui offre de vastes possibilités pour la création. « La lumière est un secteur très riche, une source d’intervention intéressante, souligne Christian Ghion. Les Led offrent une qualité d’éclairage optimale. L’éclairage prend de nombreuses formes : lampadaire, lampe de table, applique… J’ai été particulièrement séduit par l’exposition « Lumière vivante » installée dans la Galerie Nikki Diana Marquardt.et réalisée par les étudiants de quatrième année de l’Ecole Bleue ». Cet institut de formation enseigne depuis vingt ans le design global (architecture intérieure, design produit et design graphique). Le Lab by Legrand invente Flocoon Pixel, l’interrupteur de demain mis en scène par l’agence piKs design. De forme octogonale, ce prototype est inspiré des objets connectés. Nomade, il peut facilement être placé et déplacé dans la maison et associé à la source lumineuse de son choix. Un simple effleurement active le variateur. Flocoon Pixel se recharge par induction.

Le retour du papier peint

Le papier peint, original ou classique revisité, redevient incontestablement un must des tendances en matière de décoration. On utilise désormais souvent les papiers peints de façon plus originale, en panneaux décoratifs par exemple, ou encore en les posant sur un seul mur d'une pièce, comme un tableau. La tendance est aujourd'hui au papier peint design, avec notamment un retour des motifs floraux et végétaux réinventés, des effets géométriques extraordinaires et des objets du quotidien ou issus de l’imaginaire. L’éditeur néerlandais NLXL, dont la spécialité est de concevoir des papiers peints se démarquant par l'absence de répétition (donc pas de raccord), vient d’éditer la collection de papiers peints Double Face : « Addiction » de Paola Navone et « Obsession » de Daniel Rozensztroch, qui était présentée chez Merci. « Fasciné depuis toujours par les objets d'usage tels que brosses, brosses à dents, cuillères ou cintres) et l'inventivité qui en émane, j’ai choisi de représenter ces symboles de l'art populaire de manière surdimensionnée sur des lés de papiers peints de trois mètres de haut », explique Daniel Rozensztroch.

Une vision pour demain

Des chercheurs, industriels, entrepreneurs et designers partageaient aussi leurs visions et leurs expériences, quatre jours durant, au Carreau du Temple, lors du forum « Think Life International Forum » organisé avec Artevia. « Un festival, c’est l’occasion unique d’échanger sur les usages de demain, souligne René-Jacques Mayer. Penser notre cadre de vie et réfléchir à la place du designer dans nos quotidiens connectés, notre mobilité, nos nouvelles manières d’habiter ou de travailler ». Lors de la conférence « Home, smart home pour tous », Béatrice Mange Vice-présidente design Emea chez Tarkett, spécialiste du revêtement de sol, déclarait : « nous souhaitons inciter les architectes et les particuliers à oser la couleur, y compris dans les revêtements de sol. Le choix des couleurs d’un environnement et notamment d’un intérieur domestique a un impact avéré sur le bien-être de ses habitants. Pour chaque application et chaque utilisation, nous élaborons des gammes « intelligentes », ciblées selon les besoins, intégrant textures, coloris et motifs ».

Une seconde vie

Une nouvelle génération de designers montre comment l’usage généralisé du design, marqué par l’innovation technologique et la révolution numérique, améliore et transforme nos existences. La tendance est à l’upcycling (rien ne se perd, tout se transforme) qui consiste à utiliser des déchets pour en faire des produits de qualité. Les designers thaïlandais du TCDC (Thailand Creative & Design Center), qui participent à l’exposition « Sharing Thaïland », utilisent notamment des déchets d’acier pour créer un lustre ou font des petits meubles avec des caisses en plastique. Certains prônent aussi le design collaboratif et interactif. Axel Delbrayère, designer industriel et Daria Blank, spécialiste du droit, animaient, au Carreau du Temple, l’événement Lounge­Share qui met en avant le partage des compétences à travers la conception et la fabrication d’objets. Le défi ? Créer un meuble, grâce aux technologies de prototypage rapide, en équipe pluridisciplinaire (un designer, un ingénieur ou artisan et un bricoleur grand public), à partir de rebuts et de chutes de matériaux et en moins de 48 h. Pour clore le festival, une vente aux enchères (une première initiative), menée par l’étude Doré & Giraud, a comblé les collectionneurs ou amateurs avertis qui sont repartis avec des pièces et installations sélectionnées parmi la centaine d’exposants.

Valérie Clément