20170811 salon bruxelle
Imprimer

Jean-Charles Vogley et l’histoire du meuble

on 28 juillet 2014. Posted in A la découverte 2014

De la noblesse à la démocratie

Longtemps réservé à une élite aristocratique, le meuble s’est progressivement démocratisé pour pénétrer l’ensemble des foyers… Au point de faire basculer le marché d’un mode patrimonial à celui de simple équipement. Jean-Charles Vogley, Secrétaire général de la Fnaem, s’est penché sur 850 ans de l’histoire du secteur, à travers crises et rebonds.

20140728 vogley-ouv


Jean-Charles Vogley,
Secrétaire général de la Fnaem.


Pas question de se lancer dans une énième histoire des styles de mobilier à travers les siècles ! Le vrai pari gagné  de Jean-Charles Vogley était de se lancer dans une histoire économique de l’ameublement français, à travers sa production, distribution et consommation au fil des siècles. Bien au-delà du produit « meuble », l’auteur présente dans son livre « L’ameuble­ment Français », l’histoire d’une profession, l’histoire des industries du meuble. Et remédie à une réelle carence d’informations. Le caractère longtemps artisanal du secteur explique sans doute pour partie ce désintérêt prolongé. L’absence en son sein de dynasties familiales suffisamment durables et significatives (contrairement à la sidérurgie ou au textile) a par ailleurs probablement constitué un frein aux préoccupations de notoriété et de pérennité.

Des métiers issus du bâtiment

Au point de départ de ce « il était une fois le meuble », une date : 1176, année de fabrication du plus vieux meuble conservé en l’état, l’armoire liturgique de l’abbaye d’Aubazine en Corrèze. Elle est simplement constituée d’un assemblage à joints vifs d’épaisses planches, prouvant un savoir-faire encore sommaire. Mais, au fil des ans, jusqu’à la Révolution, des artisans du bâtiment vont utiliser de nouveaux matériaux et élaborer des techniques de fabrication de meubles et de décoration toujours plus sophistiquées, s’émancipant progressivement de la menuiserie et de la charpenterie. Émerge ainsi une série de métiers spécialisés (menuiserie, sculpture sur bois, intarsia puis marqueterie, ébénisterie) assis chacun sur un corpus propre, qui constituent au fur et à mesure une véritable profession. Stimulés par d’importants apports étrangers, les artisans porteront peu à peu à sa quintessence, au 18e siècle, un savoir-faire français au premier rang mondial du style, de la notoriété, de l’excellence. Le meuble reste, à cette époque, un bien de luxe, réservé aux plus privilégiés. Fabrication et distribution se trouvent alors confondues, dans un marché du luxe très majoritairement concentré à Paris, faubourg Saint Antoine en particulier. La Révolution française, au cours de laquelle beaucoup des têtes des meilleurs clients seront coupées, est une véritable déflagration pour le secteur. Certains gros ateliers qui employaient jusqu’à 800 personnes sont réduits à quelques dizaines.

20140728 vogley-bouquin


Au fil des pages de cet ouvrage richement illustré, l’auteur dévoile la riche histoire économique de l’ameublement en France, depuis le Moyen-Age jusqu’aux profonds bouleversements de l’industrie du secteur à partir des années 80. Un panorama inédit dans ses contours, son amplitude temporelle (850 ans), son spectre géographique, entre capitale et foyers régionaux, au plus près des réalités des hommes et des entreprises. Un hommage, rendu par l’auteur, qui est aussi secrétaire général de la Fédération française du négoce de l’ameublement et de l’équipement de la maison (Fnaem), aux 120 000 salariés du secteur de l’ameublement.
L’ameublement Français, 850 ans d’histoire, de Jean-Charles Vogley, 22 euros, éditions Eyrolles.


Une fulgurante démocratisation

Après les crises de la Révolution et de l’Em­pire, la demande de meubles s’accroît constamment, s’étendant d’abord à la bourgeoisie puis aux couches populaires, tirée notamment par l’enrichissement consécutif à la révolution industrielle. Le meuble se déploie dans toutes les strates de population, et apparaît alors une distinction entre fabrication et distribution, qui vont désormais évoluer séparément. Les grands magasins, avec les en­seignes Barbès et Lévitan, jouent un rôle majeur dans les années 1860. Les fabricants, eux, sous la pression salariale, commencent à délaisser le faubourg Saint-Antoine, qui amorce un déclin inexorable à partir de 1870. Ils implantent de multiples ateliers sur l’ensemble du territoire (industrie du siège, foyers industriels historiques - Lyon, Bordeaux, Nord, Marseille - ou spécialisés - Limoges, Pyrénées, Montbéliard…). Pourtant, jusque 1950, tout reste assez figé et le secteur enregistre peu de progrès technologiques. A l’inverse, guerre et après-guerre favoriseront des innovations techniques majeures. A commencer par les progrès de l’acier, qui améliorent considérablement la qualité des outils de coupe, et permettent l’émergence, en 1950, du panneau de particules. A partir de là, tout s’accélère ! Véritable précurseur, Charles Minvielle a une vue prémonitoire de ce que va devenir l’économie du meuble, avec l’idée d’une production de masse à moindre coût. Il est le premier à mettre au point le « meuble moderne », à base de panneaux, composable, et fabriqué en série. Pour rentabiliser son outil, il organise un réseau de distribution de ses produits, en concession exclusive, sous l’enseigne « Les Huchets Minvielle ». Publicité, formation des équipes aux techniques de vente et de gestion… Ces initiatives successives de Charles Minvielle constitueront pour de nombreux autres distributeurs une importante source d’inspiration.

Retrospective

 

La filière s’organise

La desserte d’un marché de plus en plus homogène, à l’échelle du pays, à la mesure de l'explosion de la demande des « Trente Glo­rieuses », bouleverse la distribution puis la fabrication, marquées par l’émergence d’acteurs de taille nationale. Une distribution mo­derne (zones commerciales, centrales d’achat, enseignes) propose des prix plus accessibles et offre une disponibilité rapide. C’est l’époque où de grandes surfaces se lancent, avec Conforama en 1967 puis But dans la foulée. Les magasins de meubles sont les premiers à sortir des villes, à s’organiser en réseaux et en centrales d’achats. Jusque vers 1980, trois décennies font figure d’âge d’or : la filière atteint son apogée en termes de marché et d'effectifs salariés. Puis, dès 1980, le secteur est touché par de profonds bouleversements structurels. La consommation hexagonale décroît significativement puis stagne, le marché, toujours plus concentré, passe d'une phase d'équipement à une phase de simple renouvellement. Les distributeurs, influencés par l'enseigne suédoise Ikea, s'adaptent en se concentrant, en pratiquant une politique de prix bas et en s'internationalisant. C’est la grande époque du « Jeune Habitat », avec des propositions de styles toujours plus modernes, et la diffusion des accessoires de décoration. Fly s’implante en France en 1978, avant Ikea. Puis, les difficultés s’accélèrent au cours des années 2000. Dans un contexte de mondialisation des échanges, les fabricants français, pénalisés par le coût de la main-d’œuvre, subissent de plein fouet la concurrence asiatique et est-européenne. Il leur reste un avenir… à écrire, à chercher peut-être du côté d’un haut de gamme à façon, en s’appuyant aussi sur les nouvelles technologies…

Sabine Alaguillaume